ART : TRADUCTION-TRADITION
“La crise universelle
s’identifie à la crise de l’art”.
Nicolas Berdiaev
L’art étant trace, sorte de sismographe qui prévient et inscrit les les fulgurances et les crises de l’âme humaine, nous avait déjà donné les indices de cette crise qui est la nôtre. C’est la déflagration iconographique déclenchée par les Modernes réduisant à néant la représentation comme seule voie d’expression. C’est l’art moderne faisant partir en éclats le panthéon des valeurs et représentations classiques, culminant avec la disparition d’une certaine idée de l’homme ayant prévalu pendant des millénaires.
Naissant des premiers rites funéraires, l’art est cette trace laissée par les mortels ayant pour vocation de chanter, invoquer, exposer ce qui dure, ce sur quoi on peut compter, ce qui est certain : le Corps.
Interpellé, bouleversé par la mort des êtres chers, l’homme conserva d’eux cette partie dure qui dure, qui nous parle de durée : les os. Il les protégea en érigeant autour d’eux stèles, stupas, mégalithes et plus tard sculptures, cathédrales et cités. Le silence des os est à ce point éloquent, il est à ce point “parlant” (os en latin veut aussi dire ouverture de la bouche) qu’ils sont de fait le fondement de la plupart des grandes cités. Cité du Vatican, Jérusalem ou Saint Pétersbourg sont ainsi construites autour de ces voix éloquentes que sont les ossements.
Or de quoi nous parlent les os? Ils nous parlent de silence et plus précisément d’écoute car le silence en soi comme le dira John Cage le compositeur américain- “le silence n’existe pas!” ; le silence n’est là que pour mieux entendre. C’est exactement ainsi que Mallarmé définissait l’essence de l’art. Pour lui la poésie -l’art- n’ont d’autre vocation que celle-ci : “traduire le silence”.
En sauvant les mots de la violence des “sens communs” et des langues de bois qui finissent par prévaloir, poésie et art nous maintiennent éveillés, incarnent par là, la plus ancienne tradition. Nous conduisant à travers la fureur et le temps, ils nous font découvrir à nous qui sommes si facilement distraits et bruyants ce qui se dit dans ce lieu qu’est le silence.
Tradition-Traduction, le couple est fameux. Comme le mot tradition, le terme traduction, du latin trans-ducere veut dire conduire à travers.
Pour Mallarmé comme pour Heidegger, le penseur allemand, loin d’être un simple décor, une activité culturelle de plus, l’art en continuation des os est mémorial, non pas d’un passé mais d’un recueillement...il nous apprend à entendre et à voir, nous introduisant dans ce “lieu sûr où, d’une façon toujours nouvelle, le réel fait présent à l’homme de sa splendeur jusque-là cachée, afin que, dans une pareille clarté, il voie plus purement et entende plus distinctement ce qui se dit à son être.”
“J’écrivais des silences”.
Rimbaud
L’IMPASSE DE LA PERFECTION
“n’y a pas d’athés,
mais seulement des casseurs
de fausses images de Dieu”.
Bataille
Mais avant que la peinture se dégage des représentations qui l’asservissaient, avant qu’elle n’exprime comme l’écrira Bataille, ce silence qui est propre à la peinture moderne, elle connaîtra l’errance.
Obnubilé par la poursuite de sa propre “perfection”, à la place de nous conduire à la splendeur qui habite le silence, l’art atteindra ce sommet de la représentation, ce flamboyant spectacle de “perfection” que nous offrira le Cinquecento aboutissant à une terrible impasse. “La représentation visuelle —comme le dira Olivier Clément —prétendra s’approprier Dieu tout entier, le cerner comme les sommes théologiques le faisaient par leurs concepts : de là devait naître, par réaction, l’iconoclasme de la Réforme et —ce qu’on appellera à tort— l’athéisme moderne.”
Impasse de la perfection que les artistes d’abord vivront douloureusement. Les nouvelles générations d’artistes en constatant l’impossibilité de dépasser la perfection formelle atteinte par un Michel-Ange ou un Raphael, s’aperçurent qu’il ne restait pour eux plus rien à faire. On avait atteint un sommet et avec lui une impasse s’érigeait. On ne peut laver plus blanc que blanc, ni dessiner un cercle plus rond que rond! On cherche la perfection, c’est une impasse qu’on trouve. Une impasse et des questions.
Que peut faire l’homme en effet de cette perfection héritée du classicisme des grecs parallèlle à la réalité des hommes? Dépourvue pour lui d’oxigène comme celle d’une fenêtre peinte en trompe l’œil, que peut-il faire d’une telle perfection?
Impasse de la représentation d’autant plus dramatique que la représentation était “parfaite” : à la fenêtre peinte on avait cru dur comme mur. Or de cette impasse, il y a fort longtemps le prophète nous avait averti :
“De toute perfection j’ai vu la limite”.
Isaïe
Régéneré par la naissance de l’Icône au Concile de Nicée,
héritier d’une image originaire non faite de main d’homme, l’art notamment l’art pictural, ne pouvait en rester là. Vocation de lucidité oblige, ce furent les artistes eux-mêmes qui tireront les premiers la sonnette d’alarme : la fenêtre “parfaite”qu’on nous vante, est une fenêtre peinte dans le mur! Suffoquée, cernée de toutes parts, avec la Modernité c’est l’humanité toute entière qui réagira à l’impasse. Ayant fait l’expérience du mot d’Isaie, c’est l’humanité entière qui réagira faisant partir en éclats le panthéon des anciens dieux en carton-pâte, réduisant en poussière les représentations en trompe l’oeil.
En l’espace de quelques siècles, tout comme du colosse puissant et “parfait” rêvé autrefois par le roi Nabuchodonosor il ne restera que la glume emportée par le vent...de la perfection flamboyante des formes du Classicisme du Cinquecento, il ne restera après le passage des Modernes, que les débris d’un Picasso, les éclaboussures d’un Pollock, les embrasements d’un Rothko, les presque anéantissements sonores d’un Feldman... Et cette parole d’un maître mal aimé : “Beauté n’est pas ce qui plaît...Mais vérité qui se produit quand l’éternellement inapparaissant...parvient dans le paraître le plus paraissant”.
BFL